Abandonnée

verbe trans

Définitions de « abandonnée »

Trésor de la Langue Française informatisé

ABANDONNER, verbe trans.
I.− Emploi trans.
A.− [L'agent est normalement une pers.] Rompre le lien qui attachait à une chose ou à une personne.
1. [L'obj. est une chose]
a) [Le lien ant. avec l'obj. était un lien de possession réelle]
Renoncer à un pouvoir, à des droits, à la possession d'un bien ou à l'utilisation d'une chose :
1. La surcharge rendant la possession des terres onéreuse, l'humble propriétaire abandonna son champ, ou le vendit à l'homme puissant; et les fortunes se concentrèrent en un moindre nombre de mains. C.-F. de Volney, Les Ruines,1791, p. 72.
2. On dit [proverbialement] n'abandonnez pas les étriers, c'est-à-dire servez-vous bien des avantages que vous avez, ne les quittez point. J.-F. Rolland, Dict. du mauvais langage,1813, p. 1.
3. ... le 3 mai, des cris de Nab, posté à la fenêtre de sa cuisine, annoncèrent que la baleine était échouée sur le rivage de l'île. Harbert et Gédéon Spilett, qui allaient partir pour la chasse, abandonnèrent leur fusil, Pencroff jeta sa hache, Cyrus Smith et Nab rejoignirent leurs compagnons, et tous se dirigèrent rapidement vers le lieu d'échouage. J. Verne, L'Île mystérieuse,1874, p. 307.
4. ... la molesquine, (...), commença de lui coller aux chausses. On ne s'en aperçut, hélas! qu'à la fin de la séance, au moment qu'il voulut se lever. Vains efforts! Il tenait à la chaise, et la chaise tenait à lui. Son mince pantalon (nous étions en été) si l'étoffe en était un peu mûre, le fond allait y rester, c'était sûr; il y eut quelques secondes d'angoisse ... et puis, non! Sur un nouvel effort, ce fut la molesquine qui céda, doucement, doucement, abandonnant du sien, comme par conciliation. A. Gide, Si le grain ne meurt,1924, p. 459.
5. Oh! Mon père, mon père! Si je n'espérais pas que le ciel a quelque dessein sur moi, je mourrais ici de honte à vos pieds. Il est possible que vous ayez raison, que l'épreuve n'ait pas été poussée jusqu'au bout. Mais Dieu ne m'en voudra pas. Je lui sacrifie tout, j'abandonne tout, je renonce à tout pour qu'il me rende l'honneur. G. Bernanos, Dialogues des carmélites,1948, I, 4, p. 1579.
Rem. Dans l'ex. 2 l'emploi du verbe est fig.
Quitter un lieu, ne plus l'occuper; dans la lang. du dr.« abandonner le domicile conjugal », dans le lang. milit.« abandonner son poste » :
6. Julien vit le succès de son récit. Il comprit qu'il fallait tenter la dernière ressource : il arriva brusquement à la lettre qu'il venait de recevoir de Paris. − J'ai pris congé de monseigneur l'évêque. − Quoi, vous ne retournez pas à Besançon! Vous nous quittez pour toujours? − Oui, répondit Julien d'un ton résolu; oui, j'abandonne un pays où je suis oublié même de ce que j'ai le plus aimé en ma vie, et je le quitte pour ne jamais le revoir. Je vais à Paris ... Stendhal, Le Rouge et le Noir,t. 1, 1830, p. 219.
7. M. Clavier et Caroline rentrèrent dans le salon de plain-pied, dont ils prenaient ordinairement possession l'été, et qu'ils abandonnaient l'hiver à cause de la fraîcheur des murs. L. Gozlan, Le Notaire de Chantilly,1836, p. 4.
8. ... maintenant que le général de Wimpffen succédait au général Ducrot, le premier plan de nouveau l'emportait, l'ordre arrivait de réoccuper Bazeilles coûte que coûte, pour jeter les bavarois à la Meuse. N'était-ce pas imbécile de leur avoir fait abandonner une position, qu'il leur fallait à cette heure reconquérir? On voulait bien se faire tuer, mais pas pour le plaisir, vraiment! É. Zola, La Débâcle,1892, p. 277.
9. « Voilà mon Favery épouvanté. Une femme sur les bras, et, qui pis est, une femme bientôt divorcée, libre, qui allait exiger qu'on l'épouse... C'est alors qu'il a eu ce qu'il appelle lui-même son idée de génie. Il a écrit au mari : Monsieur, je reconnais que c'est pour me suivre que votre femme abandonne le domicile conjugal. Salutations. Favery. » R. Martin du Gard, Les Thibault,La Belle saison, 1923, p. 850.
10. Ils sont obsédés par la trahison. Non sans raison ... (...). − Si ce type abandonne son poste, il doit être fusillé. A. Malraux, L'Espoir,1937, p. 636.
Cesser de défendre une cause, renoncer à des principes, à une idée en la rejetant ou simplement en s'en séparant :
11. Ici, je vois répandre de dangereuses erreurs; ici je m'aperçois qu'on abandonne les premiers principes du bon sens et de la liberté, pour poursuivre de vaines abstractions métaphysiques. M. de Robespierre, Discours,1793, p. 506.
12. Cette école pythagoricienne (...) succomba sous les efforts des tyrans. Un d'eux brûla les pythagoriciens dans leur école; et ce fut une raison suffisante sans doute, non pour abjurer la philosophie, non pour abandonner la cause des peuples, mais pour cesser de porter un nom devenu trop dangereux, et pour quitter des formes qui n'auraient plus servi qu'à réveiller les fureurs des ennemis de la liberté et de la raison. A. de Goncourt, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain,1794, p. 49.
13. ... les croyances religieuses ne sont plus l'unique sphère dans laquelle s'exerce l'esprit humain; sans les abandonner, il commence à s'en séparer, à se porter ailleurs. F. Guizot, Hist. générale de la civilisation en Europe,1828, p. 27.
b) [Le lien avec l'obj. était un lien de possession seulement envisagé] Renoncer à poursuivre une action, une recherche; renoncer à une entr., à un projet. D'où l'expr. abandonner la partie, et abandonner en empl. absol., dans la lang. du sportavec le sens de « renoncer à poursuivre une compétition ») :
14. J'ai lu, dans je ne sais quel voyageur, que certains sauvages de l'Afrique croient à l'immortalité de l'âme. Sans prétendre expliquer ce qu'elle devient, ils la croient errante, après la mort, dans les broussailles qui environnent leurs bourgades, et la cherchent plusieurs matinées de suite. Ne la trouvant pas, ils abandonnent cette recherche, et n'y pensent plus. S. Chamfort, Maximes et pensées,1794, p. 17.
15. ... sous ses joies vivait un regret, celui de n'avoir pas tué. Quoi! Cette occasion de la guerre passerait donc en vain! Et cela lui laissait un sourd sentiment d'infériorité, analogue à celui qui lui venait jadis en songeant que sur le ring, dans les championnats d'amateurs, il avait battu de ses adversaires aux points, il en avait forcé d'autres à abandonner, mais jamais il n'avait pu réussir un knock-out. H. de Montherlant, Le Songe,1922, p. 78.
16. Bientôt, je me heurtai à des difficultés éternelles. Un jour presque entier consumé à faire, à défaire et à refaire quelque partie de mon poème, j'en ai pris ce dégoût désespéré que connaissent tous les artistes. L'artiste serait peu de chose, s'il n'était le jouet de ce qu'il fait. Je décidai d'abandonner la partie; je m'assurai qu'il fallait renoncer; et voulant rompre par un acte le triste enchantement qui m'enchaînait à mes ébauches, je me suis contraint de sortir. P. Valéry, Variété 5,1944, p. 121.
2. [L'obj. est une pers. (ou un être considéré comme tel); on laisse entendre qu'on mesure les conséquences résultant pour elle de la rupture du lien] Quitter qqn, s'en séparer; laisser qqn à lui-même, le laisser seul. (Anton. rester avec qqn, lui rester fidèle) :
17. ... je suis seul? ô Dieux! où sont donc mes amis Ah! ce cœur qui, toujours à l'amitié soumis, D'étendre ses liens fit son besoin suprême, Faut-il l'abandonner, le laisser à lui-même? A. Chénier, Élégies,Les Amours, amours diverses, 1794, p. 110.
18. ... il faut ordonner à l'âme non de se tirer à quartier, de s'entretenir à part, de mépriser et abandonner le corps (aussi ne le saurait-elle faire que par quelque singerie contrefaite), mais de se rallier à lui, de l'assister, le conseiller, le contrôler et le redresser quand il fourvoie, enfin l'épouser et lui servir de mari, à ce que leurs effets ne paraissent pas divers et contraires, ainsi accordants et uniformes ... etc. Maine de Biran, Journal,1815, p. 71.
19. Antoine, il faut le dire, avait quelque sujet de prétendre à l'attachement et à la fidélité des siens. Tous ceux qui le quittèrent ne se plaignaient point de lui, mais de Cléopâtre. Au moment de la bataille, son vieil ami Domitius l'ayant abandonné, Antoine lui renvoya généreusement ses serviteurs, ses esclaves, tout ce qui était à lui. J. Michelet, Histoire romaine,t. 2, 1831, p. 323.
20. Mes amis, dit-elle, en tournant le dos au docteur, allez me chercher un prêtre : je vois que le médecin m'abandonne. G. Sand, Lélia,1833, p. 64.
21. − Vous avez bien fait de me parler, vous avez bien fait de me prier; car j'allais former un autre plan et m'éloigner de vous. Mais votre âge me rassure, je vous rejoindrai, attendez-moi. − Quand cela? − Il faut que je calcule nos chances, laissez-moi vous donner le signal. − Mais vous ne m'abandonnerez pas, vous ne me laisserez pas seul, vous viendrez à moi, ou vous me permettrez d'aller à vous? A. Dumas Père, Le Comte de Monte-Cristo,t. 1, 1846, p. 181.
22. − Je vais te faire une confidence, ajouta-t-il (...), si ce nom seul m'émeut, ce nom de Suresnes, c'est que là demeure celle que j'aime, la femme que j'aime, ma femme, mon épouse, mon épouse qui m'a quitté, qui m'a abandonné, qui m'a plaqué car elle m'a laissé tomber la garce, après dix ans de mariage, la méchante, la vilaine, mais je l'aime toujours, ... R. Queneau, Loin de Rueil,1944, p. 84.
23. Nous pensons, au contraire que des principes trop abstraits échouent pour définir l'action. Encore une fois, prenez le cas de cet élève; au nom de quoi, au nom de quelle grande maxime morale pensez-vous qu'il aurait pu décider en toute tranquillité d'esprit d'abandonner sa mère ou de rester avec elle Oui, il n'y a aucun moyen de juger. Le contenu est toujours concret, et par conséquent imprévisible; il y a toujours invention. J.-P. Sartre, L'Existentialisme est un humanisme,1946, p. 85.
Except. l'agent peut être un inanimé :
24. Je vous en prie, écrivez-moi. Moi qui ne croyais pas à l'influence du physique, je sens que mes inquiétudes sont accrues par l'état où je suis, et que mes forces sont prêtes à m'abandonner quand vous ne les soutenez pas. G. de Staël, Lettres inédites à Louis de Narbonne,1792, p. 38.
25. Chant de Minona. Colma. Loin de moi Salgar est errant; Par-tout règne la nuit profonde; Sous mes pieds mugit le torrent, Sur ma tête la foudre gronde, Pas un asile où me cacher; Tout me délaisse et m'abandonne. Je suis seule sur le rocher Que la sombre mer environne. P.-M.-F.-L. Baour-Lormian, Ossian,Les Chants de Selma, 1827, p. 115.
3. Abandonner un cheval « laisser aller librement un cheval en relâchant les rênes » (cf. Ac. 1932) :
26. Il n'est pas moins dangereux d'abandonner un cheval de trait. Les chevaux (...) venant à tomber peuvent se couronner, et même se tuer. F. Cardini, Dict. d'hippiatrique et d'équitation,t. 1, 1848, p. 12.
B.− [Avec un obj. second. toujours précédé de à introduisant l'idée de « confier, remettre ou livrer à »]
1. Laisser à qqn la possession ou le soin d'un bien (ou d'une pers.), laisser qqc. à l'entière disposition de qqn. Noter l'expr.abandonner à qqn le soin de faire qqc. :
27. Si c'est la femme survivante qui a, moyennant une somme convenue, le droit de retenir toute la communauté contre les héritiers du mari, elle a le choix ou de leur payer cette somme, en demeurant obligée à toutes les dettes, ou de renoncer à la communauté, et d'en abandonner aux héritiers du mari les biens et les charges. Code civil, 1804, p. 282.
28. Elle pourrait m'abandonner tout son être et même me donner son cœur sans m'arracher à ce désespoir qui grandit à mesure que je l'approche. J. Bousquet, Traduit du silence,1936, p. 248.
29. ... je pris soudain conscience de ceci : que j'avais assis mon humaine souveraineté sur un crime, de sorte que tout ce qui s'ensuivait en fût conséquemment souillé non seulement toutes mes décisions personnelles, mais même celles des deux fils à qui j'abandonnai la couronne; car je me démis aussitôt de la glissante royauté que m'avait octroyée mon crime. A. Gide, Thésée,1946, p. 1452.
30. ... le texte de l'accord équivalait à une transmission pure et simple de la Syrie et du Liban aux Britanniques. Pas un mot des droits de la France, ni pour le présent, ni pour l'avenir. Aucune mention des états du Levant. Vichy abandonnait tout à la discrétion d'une puissance étrangère et ne cherchait à obtenir qu'une chose : le départ de toutes les troupes, ainsi que du maximum de fonctionnaires et de ressortissants français. Ch. de Gaulle, Mémoires de guerre,L'Appel, t. 1, 1954, p. 164.
31. Nos rapports se situaient dans une sphère limpide où ne pouvait se produire aucun heurt. Il ne se penchait pas sur moi, mais me haussait jusqu'à lui et j'avais la fierté de me sentir alors une grande personne. Quand je retombais au niveau ordinaire, c'est de maman que je dépendais; papa lui avait abandonné sans réserve le soin de veiller sur ma vie organique et de diriger ma formation morale. S. de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée,1958, p. 39.
2. Laisser qqc. ou qqn en proie à qqc. (gén. une force hostile). [Noter l'expr. abandonner un ecclésiastique au bras séculier, « le renvoyer au juge laïque afin qu'il le punisse selon les lois » (cf. Ac. 1932, et hist. II A 2)] :
32. Scipion se retira derrière le Pô, derrière la Trébie, abandonnant aux ravages les terres des Gaulois, qui restaient fidèles aux Romains. J. Michelet, Histoire romaine,t. 2, 1831, p. 17.
33. La loi romaine, qui était celle de tous les ecclésiastiques sans distinction de race, punissait de mort l'imputation calomnieuse d'un crime capital, tel que celui de lèse-majesté; cette loi fut appliquée dans toute sa rigueur, et le synode porta contre le clerc Rikulf une sentence qui l'abandonnait au bras séculier. A. Thierry, Récits des temps mérovingiens,t. 2, 1840, p. 287.
34. ... dès qu'un Rebendart de la seconde zone avait volé, déserté, ou violé, le Rebendart ministre venait lui-même au prétoire témoigner contre lui et publiquement le renier. Il est mieux vu d'abandonner un enfant au bagne qu'à l'assistance. Cette vaniteuse humilité suffisait au jury qui acquittait largement. De sorte qu'une espèce d'impunité était octroyée en fin de compte à tous les Rebendart et que leurs écarts publics, vol, grivèlerie, ou exhibition, restaient des affaires et des fautes de famille. J. Giraudoux, Bella,1926, p. 57.
II.− Emploi pronom. S'abandonner
A.− Emploi absolu
1. [Correspond à abandonner qqn au sens de « le laisser à lui-même, le laisser seul »] :
35. La Gazette perd les royalistes et la France et l'Europe entière, et ils méritent d'être perdus, des hommes qui s'abandonnent eux-mêmes et revient leur propre existence comme citoyens. A. de Lamartine, Correspondance,1831, p. 175.
36. Il [Lamartine] s'est abandonné lui-même, il gît dans une solitude qui semble au premier regard un désert de prosaïsme, il a depuis longtemps abdiqué. M. Barrès, Les Maîtres,1923, p. 234.
2. Se laisser aller.
a) Renoncer à agir, à lutter. Anton. résister, se défendre :
37. Eh bien! la passion était fatale, Hélène ne se défendait plus. Elle se sentait à bout de force contre son cœur. Henri pouvait la prendre, elle s'abandonnait. Alors, elle goûta un bonheur infini à ne plus lutter. É. Zola, Une Page d'amour,1878, p. 906.
38. Songe à ces petits Français, nés dans des maisons en deuil, à l'ombre de la défaite, nourris de ces pensées découragées, élevés pour une revanche sanglante, fatale, et peut-être inutile : car, si petits qu'ils fussent, la première chose dont ils avaient pris conscience, c'était qu'il n'y a pas de justice, il n'y a pas de justice en ce monde : la force écrase le droit! De pareilles découvertes laissent l'âme d'un enfant dégradée ou grandie pour jamais. Beaucoup s'abandonnèrent : ils se dirent : « puisque c'est ainsi, pourquoi lutter? Pourquoi agir? Rien n'est rien. N'y pensons pas. Jouissons. » − Mais ceux qui ont résisté sont à l'épreuve du feu; nulle désillusion ne peut atteindre leur foi : ... R. Rolland, Jean-Christophe,Dans la maison, 1909, p. 988.
b) Renoncer à la surveillance ou à la possession de soi-même (anton. se tenir); se laisser aller (plan moral), en partic. laisser aller son corps (se donner, dans le lang. de l'amour), son âme, son esprit :
39. Gisors, du 6 au 24 septembre. C'est ici un lieu où je m'épanouis. J'y suis à l'aise. J'y amuse et je m'y amuse. J'y ai de l'assurance, de la gaieté, de l'esprit et de tous les esprits, − du gros surtout. Je fais des imitations, des queues de mots, des bêtises, tout ce qui délasse une pensée tendue et une langue obligée de se surveiller. Je me détends et je m'abandonne. Ce sont les vacances de ma tête et de mon caractère. Il y a un grand enfant en moi, que je lâche dans cette maison qui m'a vu petit. E. et J. de Goncourt, Journal,sept. 1859, p. 629.
40. ... la communauté des plaisirs, des toilettes, des promenades, a fait la ligne de démarcation si mince et si facilement franchie ... entre une lorette qui se tient et une marquise qui s'abandonne, que les plus experts, à première vue, peuvent s'y tromper ... A. Daudet, Jack,t. 1, 1876, p. 13.
41. ... elle [Benedetta] ne voulait s'abandonner qu'en légitime union. Et quelle torture, pour cette âme enflammée, que de résister à son amour! Quel continuel combat du devoir, du serment fait à la Vierge, contre la passion ... É. Zola, Rome,1896, p. 166.
42. laurency, posant son casque sur la table. − Pourquoi rit-elle clotilde. − Je ne sais pas. Elle est très enjouée, maintenant, avec moi. Elle a compris que je ne lui voulais pas de mal. laurency. − Elle ne se défie plus. Elle s'abandonne. Toi, ne t'abandonne pas trop. Ne te confie pas à elle. H.-R. Lenormand, Le Simoun,1921, p. 93.
c) Ne plus prendre soin de soi-même, se négliger :
43. Hélène, (...) était tellement changée, que les époux ne purent, à sa vue, retenir un mouvement de surprise. Elle devait s'abandonner, négliger de se teindre et de se maquiller. Ce n'était plus la poupée d'enfant devenue vieille, aux joues luisantes de fard, aux sourires puérils; c'était une pauvre femme dont les cheveux gris et la face ridée exprimaient une tristesse sale et honteuse. É. Zola, Madeleine Férat,1868, p. 254.
44. Il est évident qu'il s'est produit dans sa vie, en ces années 1812-1813, une catastrophe sentimentale, − la plus pénible de celles que l'amour lui a réservées, − et qu'il en est sorti brisé. (...). Il se néglige. Il s'abandonne. Il n'a plus goût à rien. R. Rolland, Beethoven,t. 1, 1903, p. 73.
[L'agent peut aussi être une partie du corps] :
45. ... il ne s'aperçut pas de la torpeur qui s'emparait de lui : ses muscles se détendirent, ses épaules s'abandonnèrent contre le mur : il dormait. R. Martin du Gard, Les Thibault,La Belle saison, 1923, p. 883.
B.− S'abandonner à.Se donner, se confier, se livrer à.
1. S'abandonner à qqn :
46. O mères! Apprenez donc à vos enfants à prier dès qu'ils savent cueillir un fruit : leur reconnaissance envers Dieu assurera leur reconnaissance envers vous. Accoutumez-les, au lever et au coucher du soleil, à élever leurs mains et leur cœur vers le ciel. Qu'ils prient en ouvrant et en fermant leurs yeux à la lumière; qu'ils se fassent une douce habitude de mettre leur confiance en Dieu, et de s'abandonner à lui dans toutes les actions de leur vie. J.-H. Bernardin de Saint-Pierre, Harmonies de la nature,1814, p. 133.
2. S'abandonner à qqc. :
RELIG. S'abandonner à la miséricorde de Dieu, à la grâce divine :
47. − L'important, c'est de se mettre dans la miséricorde de Dieu, et de s'y abandonner en toute confiance, par le sentiment d'un amour vrai et humble qui chasse la crainte, d'un amour confiant de cette bonté, de cette miséricorde infinie. Il est impossible de n'y pas croire de ne pas l'aimer, de ne pas s'y confier. F.-A.-P. Dupanloup, Journal intime,1873, p. 340.
48. Toute l'économie de notre sanctification personnelle se ramène à cette règle unique : se prêter, s'ouvrir, s'abandonner à la grâce, ... H. Bremond, Hist. littéraire du sentiment religieux en France,t. 3, 1921, p. 133.
expr. dial.-région. s'abandonner aux mouches :
49. Abandonner (s'), v. réf. − S'abandonner aux mouches, − ne plus avoir de souci de sa personne ou de ses intérêts; être dégoûté de tout; jeter le manche après la cognée. Verr.-On.1908.
[S'abandonner] à un état, un sent., un plaisir, une passion, une action. Noter la constr. s'abandonner à faire qqc. :
50. Je voudrais savoir si vous finirez par avoir tout à fait de la confiance en moi, si vous vous abandonnerez à m'ouvrir tout à fait votre âme. G. de Staël, Lettres diverses,t. 2, 1793, p. 511.
51. ... ne vous interdisez pas non plus tout à fait ces pensées graves et tristes, quand la nature ou le spectacle de la société vous les envoie. (...). Il est donc bon de sentir la mélancolie dont vous parlez; il serait faible de s'y abandonner sans résistance. Et le moyen d'y résister, c'est de considérer le but nécessairement plus élevé et nécessairement religieux donné par le créateur à notre destinée. A. de Lamartine, Correspondance,1832, p. 244.
52. Il n'y avait plus guère que le chevalier de Lacy, dont l'habitation était distante d'une lieue environ, qui la vînt visiter une ou deux fois par semaine. Et encore n'était-ce que lorsque le digne gentilhomme n'avait pas la goutte lui-même, ou que la chasse était fermée; car, tant qu'il pouvait se livrer à son exercice favori il s'y abandonnait avec passion et négligeait sa vieille voisine, ... P.-A. Ponson du Terrail, Rocambole,t. 1, L'Héritage mystérieux, 1859, p. 407.
53. Je comprenais la vanité de toute intention, de toute poursuite, de tout vouloir. Dans une voluptueuse détresse, je renonçais, je m'abandonnais à ma lassitude, je me confiais en ce repos qui est la mort ou l'éternité. J. Rivière, Alain-Fournier, Correspondance,lettre de J. R. à A.-F., oct. 1906, p. 287.
54. ... je ne vois pas beaucoup de différence entre un homme qui s'abandonne à la colère et un homme qui se livre à une quinte de toux. Alain, Propos,1912, p. 144.
55. Loin de m'abandonner à une amertume diffuse, je pris de face ma tristesse. Ainsi elle offre sa figure forte et l'on a toujours avantage à se confronter à cet aspect d'une puissance dont il faut redouter la nature insaisissable. H. Bosco, Le Mas Théotime,1945, p. 120.
Prononc. ET ORTH. − 1. Forme phon. : [abɑ ̃dɔne], j'abandonne [ʒabɑ ̃dɔn]. Enq. : /abɑ ̃do2n/. Conjug. parler. 2. Dér. et composés : abandon- : abandonnataire, abandonnateur (-atrice), abandonné, abandonnement, abandonnément, abandonneur, abandonnique. 3. Forme graph. − L'adj. abandon(n)ique, récemment entré dans la lang., est noté ds le Vocab. de la psychanalyse (Lapl.-Pont. 1967, p. 273), ds Pt Lar. et le suppl. du Lar. encyclop. avec redoublement de l'n p. anal. avec les autres mots de la famille. Selon les principes de Thimonnier, le redoublement de n ne répond pas au syst. orth. du fr., le suff. -ique étant d'orig. sav. (cf. -on). 4. Hist. − Le mot apparaît sous sa forme graph. actuelle dès le xiies. (cf. ex. étymol.); cette graph. est attestée régulièrement ds les dict. dep. Cotgr. 1611. En a. et m. fr., on trouve sans redoublement de consonne : abanduner (xies., cf. étymol.), abandoner (xiiies., cf. étymol.). Pour les formes du type abbandonner, cf. Nicot 1606. − Rem. Fér. Crit. t. 1 1787 emploie comme vedette la forme mod. abandonner avec la rem. ,,(ou abandoner, avec une seule n).``
ÉTYMOLOGIE I.− Trans. 1. Obj. inanimé a) ca 1100 le frein abanduner « lâcher la bride » (Rol., éd. Bédier, 1536 : Brochet le [ceval], le frein li abandunet), d'où part. prés. « à disposition » (ibid., 1522 : Seint pareis vos est abandunant); 1207 abandonner que « permettre que » (Villehard., éd. Wailly, 377 ds Gdf. : Li marchis li abandona qu'il i alast); b) 1165-70 « mettre en activité, appliquer » (Chrét. de Troyes, Erec, éd. M. Roques, 6110 : Erec le [cor] prant et si le sone; tote sa force i abandone); 1225-30 abandonner la lance en « enfoncer la lance dans » (Beuve d'Hanst., Vat. chr., 1632 ds Gdf. : el cors li a la lance abandoné); 2. obj. animé a) début xiies. « laisser aller (un cheval) la bride sur le cou » (Mon. Guill., Bibl. nat., 368, ibid. : Parmi la presse son cheval abandonne); b) ca 1200 « livrer (une femme) à la débauche » (Jourdains de Blaivies, éd. Hofmann, 3368 ds T.-L. : a un bordel sera mise et boutee, Lors si sera a touz abandonnee); xves. « laisser (qqn) à lui-même » (Cent Nouvelles nouvelles, Bartsch., 92, 3 : qu'il abandonne sa belle et bonne femme). II.− Réfl. a) ca 1100 s'abandonner de « se laisser aller à » (Rol., éd. Bédier, 390 : Kar chascun jur de mort s'abandunet); emploi absolu 1160-70 « se livrer (en parlant d'une femme) » (Wace, Rou, éd. Andresen, 2845 ds T.-L. : Tute se pout abanduner Senz sa chemise reverser); b) ca 1100 s'abandoner a « se précipiter vers » (Rol., 928 : Franceis murrunt si a nus s'abandunent), emploi absolu 1160-70 « s'exposer au danger » (Wace, ibid., 3917 d'apr. Keller, Vocab. Wace, 250b : Trop vus abandunates si feïstes folie). Dér. de abandon*. HIST. − Mot entré très tôt dans la lang. (xiies., cf. étymol.) et attesté régulièrement jusqu'à nos jours. Offrant dès l'orig. une grande richesse sém., il donne lieu à de nombreux emplois (surtout à partir du xviies.) dont la plupart subsistent. I.− Accept. disparues av. 1789. − A.− Trans. − 1. « Mettre en activité, appliquer »; attesté uniquement au xiies. (1165-60, cf. étymol. I 1). 2. « Permettre que »; attesté régulièrement du début du xiiieau début du xves. (cf. étymol. I 1 b et 5 ex. ds Gdf.). 3. Abandonner en « enfoncer dans »; une seule attest. au xiiies. (1225-30, cf. étymol. I 1). B.− Réfl. − S'abandonner à « se précipiter vers », emploi absolu « s'exposer au danger », attesté dep. le xiies. (cf. étymol. II b) jusqu'au début du xves. : Onques sanglier escumant ne loup enragé plus fierement ne s'abandonna. Hist. de Boucicaut [1409], I, 24, Buchon (Gdf.). Se rencontre fréquemment au xives. surtout ds Froissart (cf. 5 ex. ds Gdf.). II.− Accept. attestées apr. 1789. − Nombreuses et anc. pour la plupart (xiies.), elles ont pour composante dominante une idée de recherche d'autonomie, obtenue par une rupture de liens, par une séparation; d'où la valeur dépréc. du verbe (xviies.). Ainsi abandonner évolue-t-il non sans anal. avec abandon dont il est dér. A.− Trans. − 1. Abandonner, cf. sém. I A. Ca 1100 « lâcher la bride » (cf. étymol. I 1 a), abandonner les rênes, une corde; début xiies. « lâcher en liberté, laisser courir » en parlant d'animaux (cf. étymol. I 2 a et ds Gdf.); d'où au xviies. « lâcher, laisser échapper » notamment un cheval attelé (FEW). Dans un sens analogue apparaissent un emploi techn. en fauconn. : abandonner l'oiseau « le lâcher dans la campagne » (Fur. 1690 et sqq), arch. de nos jours, et l'expr. proverbiale et fam. abandonner les étriers « retirer les pieds de dedans les étriers », empl. souvent au fig. : n'abandonnez pas les étriers « servez-vous bien des avantages que vous avez » (de Fur. 1701 à Lar.). xiies. et sqq « quitter, délaisser entièrement »; dep. le xves. abandonner une affaire « ne pas continuer à s'occuper de » (FEW), d'où abandonner son poste, la partie, etc. (cf. sém.), et en partic. dep. le xxes. (cf. Lar.; mais déjà : ,,La victoire est revenue à Sébille, car Rouault a dû abandonner au quatrième round.`` La vie au grand air, 5 mai 1904, p. 357) « renoncer » terme de sport peut-être par l'intermédiaire de la lang. des jeux; xves. et sqq. aussi « laisser (qqn) à soi-même » (cf. étymol. I 2 b in fine), d'où « quitter qqn, s'en séparer » (abandonner ses enfants, un malade, etc. cf. sém.); xvies. (1553 ds FEW) « venir à manquer de » en parlant des forces phys. et morales, toujours attesté (cf. Besch. 1845, Littré, DG, Rob.). − Rem. A signaler dans le même sens 2 emplois techn. de faible vitalité : anc. jurispr. (Ac. Compl. 1842) « faire un abandon, un abandonnement » (sens conforme à l'étymol., alors que le verbe est davantage usité dans des accept. moins spécialisées; toutefois abandonner [p. ex. le domicile conjugal] peut appartenir à la lang. jur.), et mar. (Lar. encyclop.) : abandonner son bâtiment « le quitter après avoir sauvé l'équipage; en faire le délaissement aux assureurs ». 2. Abandonner... à, cf. sém. I B. xiies. et sqq : abandonner (qqc. ou qqn) à (qqn ou qqc.) « mettre à son entière disposition, laisser agir en toute liberté » (FEW); « exposer à, livrer à », prenant le sens partic. de « livrer à la débauche » ca 1200 (cf. étymol. I 1 b), qui s'emploie plus souvent avec le pron. pers. (cf. inf.); xviiies. [Ac. 1718-Lar., cf. FEW] « remettre, confier à », etc. (cf. ex. 35 à 44). Avec ce sens, les expr. abandonner au bras séculier « remettre un ecclésiastique au juge laïc », ou, proverbial et au fig. : abandonner (de la nourriture, etc.) au bras séculier « laisser à la discrétion des domestiques après s'être servi » se disent dep. Fur. 1690, l'une désignant une réalité jusqu'à Ac. 1798, et ne subsistant plus ensuite dans les dict. qu'avec une valeur hist., l'autre n'étant plus attestée au-delà de Ac. 1835. Ac., 1835 et sqq : abandonner un point à qqn, « le lui concéder ». B.− Réfl. − 1. Ca 1100 et sqq : s'abandoner de « se laisser aller à » (cf. étymol. II a); d'où, au xiiies. (1270, cf. FEW) et sqq, s'abandonner à, « se livrer à »; à partir du xvies. (1553, cf. FEW) « s'en remettre à qqn, à sa volonté » ensuite « se confier à »; dep. le xviies. (1636, Monet ds FEW) s'abandonner à la fortune, à un sentiment, etc. (cf. sém. II B). 2. S'abandonner, empl. absolument, connaît certaines accept. partic. : 1160-70 et sqq « se prostituer », désuet de nos jours (peut se construire aussi avec un compl.); xviies. (1636, Monet ds FEW) « se négliger dans son maintien, dans son habillement », encore en usage (cf. ex. 56 à 58); dep. le xviies. aussi (cf. FEW) « se laisser aller à des mouvements naturels », d'où « se détendre »; en outre, au xixes., en parlant d'un orateur qui se lance sans ménagement dans l'improvisation, ou à propos d'un enfant qui commence à faire ses premiers pas (cf. Littré); au xixes. s'abandonner « ralentir sa marche (en parlant d'un cheval) » est mentionné ds Littré comme terme d'équit.
STAT. − Fréq. abs. litt. : 7 249. Fréq. rel. litt. : xixes. : a) 11 018, b) 9 573; xxes. : a) 9 584, b) 10 532.
BBG. − Banque 1963. − Baudr. Chasses 1834. − Chabat 1875-76. − Dupin-Lab. 1846. − Gramm. 1789. − Jal 1848. − Marcel 1938. − Remig. 1963. − Soé-Dup. 1906. − Théol. cath. 1909. − Will. 1831.
ABANDONNÉ, ÉE, part. passé adj. et subst.
I.− [Correspond à abandonner]
Rem. A tous les sens et constr. du verbe; il peut avoir en outre des sens partic., dus à sa nature de forme nom. du verbe exprimant un état, résultat de l'action d'abandonner.
1. Il est suivi de la prép. de ou par introduisant le n. de l'agent. :
a) Il s'applique à un bien :
1. 1406. L'immeuble abandonné ou cédé par père, mère ou autre ascendant, à l'un des deux époux, soit pour le remplir de ce qu'il lui doit, soit à la charge de payer les dettes du donateur à des étrangers, n'entre point en communauté; sauf récompense ou indemnité. Code civil,1804, p. 256.
2. Pourtant, Sédille, toujours anxieux et méfiant, voulut poser une question : que deviendraient les actions abandonnées par ceux des actionnaires qui ne voudraient pas user de leur droit. É. Zola, L'Argent,1891, p. 178.
b) Il s'applique à un lieu :
3. Lorsqu'autrefois parmi nous on sépara les tombeaux des églises (...) le peuple s'opposa par-tout à l'abandon des antiques sépultures. (...) Au lieu de ces cimetières fréquentés on nous assigna dans quelque faubourg un enclos solitaire abandonné des vivans et des souvenirs, ... F.-R. de Chateaubriand, Génie du Christianisme,t. 2, 1803, p. 341.
c) Il s'applique à des pers. :
4. Sophie et Maurice. sophie. − Laissez-moi seule, vous dis-je; votre présence m'afflige, votre tendresse m'offense, et vos offres me font horreur. J'aimais votre frère, lorsqu'il était l'espoir de sa famille; je l'adore depuis qu'il en est banni. Hélas! Déshérité par son père, trahi par ses amis, persécuté par son frère, sans secours, sans asyle, seul, abandonné de la nature entière, il n'a pour supporter ses malheurs, que la force de son courage et les larmes de Sophie ... J.-H.-F. La Martelière, Robert, chef des brigands,1793, I, 1, p. 1.
5. Tous les Chrétiens se tenoient renfermés dans leurs maisons, évitant à la fois la fureur du peuple et le spectacle de l'idolâtrie. On ne voyoit errer au dehors que quelques prêtres attachés au service des hospices et des prisons, des diacres chargés de sauver les pauvres voués à la mort par Galérius, des femmes qui recueilloient les esclaves abandonnés par leurs maîtres, et les enfants exposés par leurs mères. F.-R. de Chateaubriand, Les Martyrs,t. 3, 1810, p. 197.
6. Le banquier était arrivé à la limite de ses sacrifices, et il avait formellement déclaré qu'il ne les pousserait pas plus loin (...) la danseuse pleura, mais le banquier resta inflexible : on avait épuisé le crédit; il tenait ses engagements avec une rigueur mathématique. C'est dans de pareils moments que Saint-Ernest se montrait admirable. Il cherchait les cas désespérés, les malades abandonnés de tout le monde, et l'Aspic était dans ce cas. L. Reybaud, Jérome Paturot,1842, p. 56.
7. « Le docteur Chikapouff, médecin-praticien des bords du Don, fait connaître généralement à tous les citoyens de cette capitale et de la France entière, comment il a prouvé, au moyen des soins qu'il a donnés, dans l'espace de trois mois, à environ cent cinquante incurables et par conséquent abandonnés par tous les médecins de la ville, et que les hôpitaux même ont expulsés ne pouvant arriver à la guérison desdits incurables; que lui, Chikapouff, avait pénétré dans le vrai de la médecine, ... » L. Reybaud, Jérome Paturot,1842p. 91.
Être assez abandonné de Dieu pour + inf. :
8. Ma foi! dit Gringoire, c'est qu'elle est ma femme et que je suis son mari. L'œil ténébreux du prêtre s'enflamma. − Aurais-tu fait cela, misérable? cria-t-il en saisissant avec fureur le bras de Gringoire; aurais-tu été assez abandonné de Dieu pour porter la main sur cette fille? V. Hugo, Notre-Dame de Paris,1832, p. 295.
2. Abandonné n'est pas suivi d'une prép.; l'agent est implicite. :
a) S'applique à un bien, à une chose (noter les emplois dans diverses lang. techn.) :
9. [Dans une carrière de gypse], si le gîte ne peut être enlevé en une seule fois, on l'exploite par tranches horizontales, dans chacune desquelles on opère par piliers abandonnés. J. Cahen, E. Bruet, Carrières, plâtrières, ardoisières,1926, p. 192.
Rem. Pilier abandonné : cf. pilier.
10. Aux paroles de sa belle-mère, Camille tomba des nues. Après en avoir voulu vingt-quatre heures à Le Loreur pour les potins qu'il avait dû faire à Agnès, ne l'ayant pas rencontré, il l'avait oublié. D'autant plus qu'Agnès, les jours suivants, était devenue douce comme un agneau. Il croyait que c'était parce qu'il lui avait donné un peu plus d'argent que d'habitude, Gravier ayant fait rentrer une créance presque abandonnée. P. Drieu La Rochelle, Rêveuse bourgeoisie,1939, p. 125.
b) S'applique à un lieu (lieu inhabité, désert, vide; lieu sauvage) :
11. ... elle se contenta de sourire, en disant : « il y a donc long-temps que Durantal est inhabité ... » − Il est abandonné depuis la Révolution : les propriétaires n'avoient plus assez de fortune pour y rester, ... H. de Balzac, Annette et le criminel,t. 3, 1824, p. 33.
12. Cà et là, en allant dans les champs, vous rencontrez, derrière un mur de pierres grises, quelque ferme silencieuse, manoir abandonné, où les maîtres ne viennent pas. G. Flaubert, Par les champs et par les grèves,1848, p. 356.
13. Il y a à Castel-Gandolfo un endroit abandonné, un coin désert où personne ne passe, une place inanimée, muette, où des gamins jouent à la marelle italienne, ... E. et J. de Goncourt, Madame Gervaisais,1869, p. 145.
14. ... ces feuilles tombant toujours, semblaient des larmes, de grandes larmes versées par les grands arbres tristes (...). Ils pleuraient dans le silence du bois désert et vide, du bois abandonné et redouté, ... G. de Maupassant, Contes et nouvelles,t. 2, La Petite Roque, 1885, p. 1033.
c) S'applique à un animal (notamment à un chien) :
15. Ses yeux se fixaient sur Jules avec une curiosité effrayante et parcouraient toute sa personne, tout en le flairant et en tournant autour de lui. Jules en eut d'abord horreur, puis pitié, tant le pauvre animal semblait misérable et abandonné. C'était un de ces chiens qui ont perdu leur maître, que l'on poursuit avec des huées, qui errent au hasard dans la campagne, que l'on trouve morts au bord des chemins sans savoir à qui ils appartenaient. G. Flaubert, La Première éducation sentimentale,1845, p. 227.
d) S'applique à des pers. (surtout à un enfant, notamment dans la lang. du dr.) :
16. A Aimé Martin. Mars-Avril 1836. Mon cher ami, Vous m'avez trouvé l'homme qu'il me fallait. (...) dites-lui de me faire les enfants trouvés et abandonnés. Amenez-le dîner avec vous un jour. A. de Lamartine, Correspondance,t. 2, 1836, p. 207.
17. Le marquis se laissa tomber sur un banc, au pied d'un arbre, cacha sa tête dans ses mains et fondit en larmes. Il pleura comme une femme, comme un enfant privé de sa mère et abandonné sur la voie publique. Cet homme riche à millions, heureux naguère et dont la colossale stature semblait résumer le type de la force, s'était senti tout à coup le plus infortuné et le plus délaissé des hommes. P.-A. Ponson du Terrail, Rocambole,t. 3, Le Club des valets de cœur, 1859, p. 39.
18. M'a-t-on jamais vu reculer devant le danger? ... Ai-je marchandé mon dévouement au plus pauvre, au plus abandonné? ... La diphtérie qui a failli m'emporter, je l'avais gagnée d'une mendiante, gibier d'hôpital et de bagne ... F. de Curel, La Nouvelle idole,1899, I, 6, p. 185.
19. Les enfants qui souffrent d'une naissance illégitime, de mauvais traitements ou de scènes de violence familiale, inclinent à imaginer qu'ils sont issus d'une famille inconnue, riche ou d'illustre lignée : ce mythe, plus ou moins formulé chez beaucoup d'enfants, explique le succès de la littérature de l'enfant perdu ou abandonné. E. Mounier, Traité du caractère,1946, p. 377.
Substantivement. [En partic. en parlant d'un orphelin, des morts, des pauvres, du Christ] :
20. ... Visite au chateau, aux princes. Agitation, bavardage et mouvement sans objet, j'ai passé la journée en affaires de commission; était de malaise et de vide. Dîner seul chez moi. Visites du soir; fatigue et embarras de tête. « Je suis un pauvre abandonné, banni dans une terre ennemie où les combats sont continuels et les disgrâces très grandes ». J'éprouve dans chaque lieu ces combats, ces peines, cette tristesse de l'exil. Maine de Biran, Journal,1819, p. 208.
21. la trépassée C'en est fait! C'en est fait! Il est là! Sa morsure M'ouvre au flanc une large et profonde blessure; Il me ronge le cœur. Quelle torture! O Dieu, quelle angoisse cruelle Mais que faites-vous donc lorsque je vous appelle, O ma mère, ô ma sœur? le ver Dans leur âme déjà ta mémoire est fanée, Et pourtant sur ta fosse, ô pauvre abandonnée, L'oranger est tout frais. La tenture funèbre à peine repliée, Comme un songe d'hier elles t'ont oubliée, Oubliée à jamais. T. Gautier, La Comédie de la mort,La Vie dans la mort, 1838, p. 17.
22. Elle avait poussé dans un faubourg, sur le pavé parisien; et, grande, belle, de chair superbe ainsi qu'une plante de plein fumier, elle vengeait les gueux et les abandonnés dont elle était le produit. É. Zola, Nana,1880, p. 1269.
23. 29 avril. − Apparition extraordinaire d'un autre ingénieur, ami de Termier et passionné pour mes livres. J'aurai sans doute l'occasion de reparler de cet ami des pauvres et des abandonnés. Il se nomme Philippe Raoux... L. Bloy, Journal,1907, p. 347.
24. Les gardes ôtent la pierre. Le grand prêtre s'avance jusqu'à l'entrée de la caverne. Le grand prêtre. − Vous, les oubliés, les abandonnés, les désenchantés, vous qui traînez au ras de terre, dans le noir, comme des fumerolles, et qui n'avez plus rien à vous que votre grand dépit, vous les morts, debout, c'est votre fête! Venez, montez du sol comme une énorme vapeur de soufre chassée par le vent; montez des entrailles du monde, ô morts cent fois morts, ... J.-P. Sartre, Les Mouches,1943, II, tabl. 1, 2, p. 46.
II.− [Correspond à s'abandonner]
A.− [Correspond à II A 2 a de s'abandonner] Qui a renoncé à agir, à lutter :
25. Une malheureuse assez abandonnée pour se tuer elle-même! P. Mérimée, Arsène Guillot,1847, p. 92.
26. ... sitôt qu'il a foulé la liste couleur d'ambre, il oublie que son propre calcul en a tracé d'avance l'itinéraire inflexible. Au premier pas sur le sol magique arraché par son art à l'accablante, à la hideuse fertilité de la terre, nu et stérile, bombé comme une armure, le plus abandonné reprend patience et courage, rêve qu'il est peut-être une autre issue que la mort à son âme misérable ... Qui n'a pas vu la route à l'aube, entre ses deux rangées d'arbres, toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c'est que l'espérance. G. Bernanos, Monsieur Ouine,1943, p. 1409.
B.− [Correspond à II A 2 b de s'abandonner] Qui a renoncé à la direction ou à la possession de soi-même :
27. On lui [M. de Talleyrand] a attribué un goût d'épigrammes et de saillies qu'il n'avait pas; son entretien n'avait ni la méchanceté ni l'essor que le vulgaire se plaisait à citer et à admirer dans les reparties d'emprunt mises sous son nom. Il était, au contraire, lent, abandonné, naturel, un peu paresseux d'expression, mais toujours infaillible de justesse. Il avait trop d'esprit pour avoir besoin de le tendre. Ses paroles n'étaient pas des éclairs, mais des réflexions condensées en peu de mots. A. de Lamartine, Nouvelles Confidences,1851, p. 305.
28. Je ne sais pas si Delacroix a des imperfections de caractère. J'ai vécu près de lui dans l'intimité de la campagne et dans la fréquence des relations suivies, sans jamais apercevoir en lui une seule tache, si petite qu'elle fût. Et pourtant nul n'est plus liant, plus naïf et plus abandonné dans l'amitié. Son commerce a tant de charmes qu'auprès de lui on se trouve soi-même être sans défauts, tant il est facile d'être dévoué à qui le mérite si bien. G. Sand, Histoire de ma vie,t. 4, 1855, p. 252.
29. ... Les matamores de la troupe étaient atterrés : ,,(...) S'il arrivait malheur à leur garant et fondé de pouvoir, adieu tout! Il leur incomberait alors d'en découdre avec messire la sourdine, et ce n'est pas lui qui serait décousu!`` Mais le protecteur, d'un seul coup d'œil, les rassura : ,,puisqu'on l'exigeait, il serait sage; on pouvait, comme toujours, s'en rapporter à sa parole.`` En effet, au lieu de se jeter en avant, à corps abandonné, comme il l'avait fait deux fois de suite sans autre résultat que de compromettre la partie, il se remit à tâter le fourbe d'en face, ... L. Cladel, Ompdrailles,1879, p. 278.
30. ... la chaleur tombait dans l'air immobile. Par moments, une haleine fraîche montait des parquets, que des garçons de magasin arrosaient d'un mince filet d'eau. (...). Des vendeurs nonchalants se tenaient debout, quelques rares clientes suivaient les galeries, traversaient le hall, de ce pas abandonné des femmes que le soleil tourmente. É. Zola, Au bonheur des dames,1883, p. 540.
31. Ses cheveux sont défaits, abandonnés; d'un noir de jais; coupés court sur le front mais retombant comme mouillés sur les épaules. A. Gide, Journal,1910, p. 291.
En mauvaise part. Sans retenue :
32. Quelquefois un plumet échauffé de luxure et de boisson faisait asseoir sur son genou une de ces beautés peu farouches, et lui chuchotait à l'oreille, dans un gros baiser, des propositions anacréontiques reçues avec des rires affectés et un « non » qui voulait dire « oui »; puis, au long de l'escalier, on voyait des groupes qui montaient, l'homme le bras sur la taille de la femme, la femme se retenant à la rampe et faisant de petites façons enfantines, car même en la débauche la plus abandonnée il faut encore quelques semblants de pudeur. T. Gautier, Le Capitaine Fracasse,1863, p. 315.
Substantivement. [En parlant d'une femme qui se prostitue, peut-être pour indiquer le motif de sa prostitution] :
33. La femme Cuche, cette misérable abandonnée qui se prostituait à tous les hommes, dans les trous de la côte, pour trois sous ou pour un reste de lard, s'était cassé une jambe en juillet; et elle en demeurait contrefaite, boitant affreusement, sans que sa laideur repoussante, aggravée par cette infirmité, lui fît rien perdre de sa clientèle ordinaire. É. Zola, La Joie de vivre,1884, p. 1004.
ÉTYMOL. − 1. Emploi absolu a) d'une pers., 1165 garce abandonee « prostituée » (Chrét. de Troyes, Guill. d'Angleterre, éd. Champion, 1152 ds Cohn, Bemerkungen zu T.-L., ds Arch. St. n. Spr., CXXXIX, 62); ca 1200 « qui agit rapidement » (Ami et Amile, éd. Dembowski, 2952 : Lors ist Amiles trestouz abandonnez Hors de la chambre, en la sale est entrez); 1220-1235 « qui se laisse aller à la dépense » (Lancelot, Richel, 754 ds Gdf. : ... il est si larges et si abandonez...); b) d'une chose, 4equart xives. « inconsidéré » (Froissart, Poés., Espinette amoureuse, éd. Scheler, 3734 ibid. : Par foi ce fu uns grans oultrages Et uns abandonnés ouvrages); 2emoitié xves. « sans mesure » (O. de la Marche, Mém., II, 1 ibid. : ... grande, large et habandonnee despense de mangiers); 2) a) abandoné de 1165 « prêt à (+ inf.) » (Chrét. de Troyes, Guill. d'Angleterre, éd. Wilmotte, 672 : Moult estes ore abandonee De mentir, si n'en avés honte); fin xiies. « qui se livre impétueusement à (qqc.) » (Gar. le Loh., éd. Paris, I, 81 ds Gdf. : Tex se fait ore de guerre abandonné; ca 1200 « disposé à, prêt à (qqc.) » (Jourdain de Blaye, éd. Hofmann, 2239 ds T.-L. : Dou bien servir fui toute abandonnee); b) abandonné a 1172-1175 « qui se livre entièrement à (qqc.) » (Chrét. de Troyes, Charrette éd., Förster, 3938 ds T.-L. : a joie abandoné); ca 1190 « qui se dévoue à (qqn) » (Renart, XII, 215 ds Til., Lex. Ren. s.v. : Pere nostre, Abandonné a totes genz). Part. passé de abandonner* pris adj. HIST. − Part. passé empl. comme adj., abandonné suit l'évolution gén. de abandonner. Il a connu de nombreux emplois partic. au Moy. Âge (cf. étymol. et Gdf.) qui pour la plupart ont disparu au xvies. au plus tard. Noter toutefois l'évolution du mot au sens de « prostituée » apparu au xiies. (cf. étymol. 1 a). Les dict. du xviiieet du xixes. connaissent un sens plus gén. « qui est sans frein, qui n'est retenu par aucune loi » : Il faut que vous passiez pour les plus abandonnés calomniateurs qui furent jamais. Pascal, Provinciales, 16, (Littré). Empl. comme subst. dès le xviies., un abandonné désigne « un homme débauché », une abandonnée, « une prostituée » : J'aime fort la beauté qui n'est pas profanée Et ne veux pas brûler pour une abandonnée. Molière, L'Étourdi, III, 3, (Littré). Au xviiies., le subst. est surtout en usage en parlant d'une femme. Ce sens subsiste jusqu'à la fin du xixes. mais semble actuell. tombé en désuétude. Dep. la fin du xixes., abandonné est empl. substantivement pour désigner « celui qui se trouve sans secours ». Noter enfin qq. emplois techn. de l'adj., apparus en 1751 ds l'Encyclop. : . Dr., en parlant des biens auxquels le propriétaire a renoncé; subsiste. . Terres abandonnées, terres dont la mer s'est retirée et qu'on peut faire valoir; n'est plus signalé apr. Lar. 19e. . Chasse : « épithète donnée à un chien courant qui prend les devants d'une meute et qui s'abandonne sur la bête quand il la rencontre »; subsiste jusqu'à Quillet 1934.
STAT. − Fréq. abs. litt. : 4 302. Fréq. rel. litt. : xixes. : a) 6 313, b) 6 255; xxes. : a) 6 219, b) 5 815.
BBG. − Baudr. Chasses 1834. − Lafon 1963. − Le Clère 1960.
Source : CNRTL

Wiktionnaire

Français

Nom commun

Singulier Pluriel
abandonnée abandonnées
\a.bɑ̃.dɔ.ne\

abandonnée \a.bɑ̃.dɔ.ne\ féminin (pour un homme, on dit : abandonné)

  1. Personne qui a été laissé seule.
    • Je n’étais pas une fille sans père, une orpheline, une abandonnée. — (Gérard-Fernand Bianchi, Fare avec vue, 2001)

Forme de verbe

Voir la conjugaison du verbe abandonner
Participe Présent
Passé
(féminin singulier)
abandonnée

abandonnée \a.bɑ̃.dɔ.ne\

  1. Participe passé féminin singulier du verbe abandonner.
    • Ainsi, des deux parts, la terre, c’est-à-dire la vie présente, ou, en d’autres termes, la vie éternelle dans sa manifestation présente, au lieu d’être comprise religieusement et sanctifiée, est désanctifiée, si je puis m’exprimer ainsi, avilie, profanée, et abandonnée au hasard, à la fatalité, et au mal. — (Pierre Leroux, De l’humanité, 1840, page 226)
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Étymologie de « abandonnée »

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Phonétique du mot « abandonnée »

Phonétique Prononciation
La prononciation \a.bɑ̃.dɔ.ne\ rime avec les mots qui finissent en \ne\.
France (Toulouse) : écouter « abandonnée »
France (Vosges) : écouter « abandonnée »
Mulhouse (France) : écouter « abandonnée »
Source : Wikitionnaire

Fréquence d'apparition du mot « abandonnée »

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Traductions du mot « abandonnée »

Langue Traduction
English abandoned
German aufgegeben
Spanish abandonado
Portuguese abandonado
Italian abbandonato
Dutch verlaten
Polish opuszczony
Russian заброшенный
Source : DeePL

Synonymes de « abandonnée »

Antonymes de « abandonnée »